BMW Art Cars : l’automobile comme support d’art

« J’ai essayé de peindre la vitesse. »

Andy Warhol



Il est de ces mouvements artistiques qui transcendent les générations. Le phénomène BMW Art Cars est assurément de ceux-là.

À l’occasion de son 50ème anniversaire, et dans le cadre du BMW Art Car World Tour, Rétromobile a accueilli en 2026 une exposition inédite dédiée à ce mouvement artistique si particulier. Cette dernière a été l’occasion unique d’apercevoir les 7 BMW ART CARS ayant participé à la mythique compétition des 24H du Mans.

SALON RETROMOBILE - Paris Expo - porte de Versailles

du 28 janvier au 1er février 2026

Les BMW Art Cars constituent l’un des projets les plus singuliers de l’histoire de l’automobile.
Initié en 1975 par BMW, ce programme consiste à confier des voitures de la marque à des artistes majeurs de l’art contemporain, afin qu’ils les transforment en œuvres à part entière.

À ce jour, 20 BMW Art Cars ont été réalisées.
Elles forment une collection cohérente, conservée, exposée et étudiée comme un véritable corpus artistique.

Genèse d’un mouvement artistique à part entière

En 1975 Hervé Poulain, commissaire-priseur et gentleman-driver à ses heures, rêve de participer à l’épreuve reine du sport automobile. Il a alors l'idée de faire peindre la carrosserie d'un bolide par un artiste de renommée internationale. Reste à trouver un constructeur suffisamment ouvert d'esprit pour souscrire à cette singulière démarche. Sollicité, Renault ne donne pas suite. Me Poulain narre ses déboires à  Jean Todt. Alors un navigateur respecté, l’ancien président de la FIA pige vite l'intérêt du projet et joue les entremetteurs auprès de Jochen Neerpasch, le directeur de BMW Motorsport. Soutenu aussi par le Dr Avenarius, directeur de la communication de la firme bavaroise, l'auguste dessein du commissaire-priseur obtient le feu vert de la direction en février 1975.

Le projet BMW Art Cars naît à un moment où :

  • l’art contemporain explore de nouveaux supports,

  • l’industrie automobile devient un symbole culturel fort,

  • le sport automobile sert de vitrine technologique.

L’œuvre d’art n’est plus protégée dans un musée, elle est exposée au risque, à la vitesse et au temps.

Contrairement aux livrées décoratives, l’artiste n’illustre pas la marque mais il dispose d’une liberté artistique réelle. La voiture devient un support artistique légitime, comparable à une toile ou une sculpture.

Calder et BMW : une rencontre sous le signe de l'art

Au moment où BMW s'apprête à changer de dimension avec le lancement de la Série 3, ce projet contribue à élever le sens de l'engagement du constructeur en sport automobile. Le choix du peintre et sculpteur Alexander Calder s'avère un atout. L'Américain jouit d'une excellente réputation auprès de la maison munichoise. C'est ainsi que débute l'épopée des Arts Cars. « L'usine fournissait la maintenance, la logistique, la voiture et, après la course, garantissait son inaliénabilité. Le choix de l'artiste m'incombait et j'engageais la voiture sous mon nom et ma responsabilité », raconte Hervé Poulain.

Calder applique ses formes organiques et ses couleurs primaires à la carrosserie.
La voiture devient une sculpture cinétique : sa lecture visuelle dépend du mouvement. C’est la première fois qu’une automobile de course est pensée comme une œuvre d’art mobile.

La relève nommée Franck Stella & Roy Lichtenstein

Pour 1976, il est admis que Frank Stella pose sa signature sur un coupé 3.0 CSL biturbo de 750 chevaux, intellectualisant la science des ingénieurs en habillant la carrosserie d'un décor de papier millimétré.

Stella transpose son abstraction géométrique sur la voiture. La carrosserie agit comme un plan technique tridimensionnel et l’automobile devient support graphique, proche du dessin industriel.

Changement de décor l'année suivante. BMW tourne la page et introduit sa Série 3 Silhouette. Comme ses prédécesseurs, l’Américain Roy Lichtenstein dispose d'une liberté d'expression totale. Lors du vernissage, le 6 juin 1977, à Beaubourg, les happy few découvrent le lyrisme de l'inventeur du mouvement figuratif : des lignes jaune citrine (mouvement), des points bleu foncé (points Benday) et des bulles vertes (narration) se partagent la carrosserie. À leur manière, ces symboles du lever et du coucher du soleil évoquent le cycle des 24 Heures.

La voiture fonctionne comme une bande dessinée en mouvement, racontant la vitesse et le paysage.

Warhol danse autour de la M1

En 1979, c'est au tour d'Andy Warhol, devenu célèbre pour ses sérigraphies de boîtes de soupe Campbell puis de portraits de célébrités, d'apposer sa signature sur une BMW. Les formes de la M1, le nouveau coupé sportif que la firme allemande a décidé d'engager, inspirent le New-Yorkais. Il exécute deux idées très différentes. La première est une impertinence, la sportive est entièrement recouverte d’un camouflage kaki, rapidement écartée par le Dr Avenarius. L'autre maquette est retenue, mais les jets et les coulures de peinture dénués de contours sont techniquement impossibles à transposer. À moins que… Warhol vienne lui-même à Munich peindre son œuvre sur la coque. L'artiste s'exécute et investit le studio. Durant plusieurs jours, il badigeonne la M1 à main levée avec des pinceaux. Le résultat est sensationnel avec ses flaques de couleurs dégoulinantes annonçant le Bad Painting.

La BMW M1 devient une peinture performative. C’est l’Art Car la plus célèbre du programme.

Quand Jenny Holzer signe le retour au Mans des BMW ART CARS

Il faut attendre 1999 pour voir la cinquième Art Car BMW, et la première en mesure de viser la victoire, investir le circuit du Mans. L’artiste américaine Jenny Holzer a imaginé six phrases courtes, comme autant de messages, réalisées en lettres bleutées et réparties sur la carrosserie blanche du prototype V12 LMR

L’automobile devient un support linguistique, inscrivant le projet dans l’art conceptuel.

Jeff Koons : la vitesse comme symbole de l'Art Car

C’est en 2010, en soutien de l’engagement au championnat Le Mans Series avec des M3 et du trente-cinquième anniversaire de la Calder, que la firme munichoise demande au sculpteur Jeff Koons de décorer la voiture portant le numéro 79. La carrosserie est recouverte de bandes de couleurs vives qui convergent vers le nez de la voiture.

C’est l’interprétation directe de la vitesse et de l’énergie, héritière du futurisme.

La BMW Art Car de Julie Mehretu : dernière œuvre sur roue

Pour son retour officiel en 2024 dans la catégorie reine de l’endurance, c’est au tour de Julie Mehretu de signer la décoration du prototype M Hybrid V8 portant le numéro 20. L’artiste éthiopienne a été choisie en 2018 lors d’une réunion avec Hervé Poulain et douze conservateurs de musées et galeristes parmi les plus renommés, dans le cadre d’Art Basel. Elle a transposé le vocabulaire des couleurs et des formes d’une peinture grand format existante. La force de cette œuvre est renforcée par la présence d’une compilation de couleurs joyeuses, y compris du rouge fluo, qui transforment la BMW en boule multicolore dans les Hunaudières.

Les 14 autres collaborations artistiques

1982–1992 : récit, symboles, identité (de la peinture à l’iconographie)

1982 — Ernst Fuchs — BMW 635 CSi

  • Œuvre : imagerie fantastique, narrative, quasi mythologique.

  • Contexte : le projet s’ouvre à des styles moins “modernistes” et plus figuratifs.

  • Lecture esthétique : la voiture comme tableau narratif : capot/portes = chapitres.

  • Réception : marque l’élargissement du programme au-delà des avant-gardes américaines.

1986 — Robert Rauschenberg — BMW 635 CSi

  • Œuvre : approche proche du collage/assemblage (transfert d’images, mix de registres).

  • Contexte : l’Art Car dialogue avec la culture de l’image (presse, photo, reproduction).

  • Lecture esthétique : la carrosserie comme support de montage — l’industrie absorbe le flux médiatique.

  • Réception : souvent lue comme une mise en abyme : voiture médiatique + art de la reproduction.

1989 — Michael Nelson Jagamarra — BMW M3

  • Œuvre : motifs inspirés de l’art aborigène (symboles, constellations, récit).

  • Contexte : internationalisation forte ; l’Art Car devient un espace de pluralité culturelle.

  • Lecture esthétique : la voiture comme support de cosmologie : l’objet occidental devient porteur d’un autre monde symbolique.

  • Réception : moment-clé de diversité et d’ouverture du programme.

1989 — Ken Done — BMW M3 Group A

  • Œuvre : couleurs vives, énergie graphique, optimisme visuel.

  • Contexte : même année que Jagamarra : deux visions australiennes très différentes.

  • Lecture esthétique : la voiture comme affiche roulante (design + spontanéité).

  • Réception : très populaire ; immédiate “lisibilité” auprès du grand public.

1990 — Matazo Kayama — BMW 535i

  • Œuvre : approche picturale et sens de la ligne (résonances avec traditions graphiques japonaises).

  • Contexte : le programme devient clairement mondial.

  • Lecture esthétique : carrosserie comme paravent/écran : surface continue à lire en déambulant.

  • Réception : appréciée pour sa finesse et sa “calme intensité”.

1990 — César Manrique — BMW 730i

  • Œuvre : composition colorée, signes et contrastes.

  • Contexte : glissement vers des voitures plus “routières” : l’Art Car sort du seul univers course.

  • Lecture esthétique : la berline devient support monumental (grande échelle, grands panneaux).

  • Réception : confirme que l’Art Car peut exister hors de la piste.

1991 — A. R. Penck — BMW Z1

  • Œuvre : pictogrammes, signes, figures schématiques.

  • Contexte : époque de l’art du signe (post-graffiti, néo-expression).

  • Lecture esthétique : la voiture comme langage : elle “parle” par symboles.

  • Réception : marquante par son côté brut/écrit.

1991 — Esther Mahlangu — BMW 525i

  • Œuvre : motifs Ndebele, géométrie colorée, tradition transposée sur métal.

  • Contexte : entrée majeure des traditions artistiques non occidentales dans un programme corporate global.

  • Lecture esthétique : la voiture comme support de translation culturelle (mur peint → objet industriel).

  • Réception : une des Art Cars les plus célébrées, régulièrement montrée dans des contextes muséaux.

1992 — Sandro Chia — BMW M3 DTM Prototype

  • Œuvre : figures, narration, couleur — un imaginaire pictural “italien” assumé.

  • Contexte : retour de la figuration en art (années 80–90) appliqué à une voiture de course.

  • Lecture esthétique : la voiture comme fresque ; la vitesse fragmente le récit.

  • Réception : appréciée pour son expressivité et son côté “peinture sur circuit”.

1995–2017 : du “peint” au conceptuel, puis au numérique

1995 — David Hockney — BMW 850CSi

  • Œuvre : “déconstruction” visuelle (intérieur/mécanique suggérés, transparences).

  • Contexte : années où l’art interroge la fabrication, l’envers du décor.

  • Lecture esthétique : la voiture comme radiographie poétique : montrer ce qu’on ne voit pas.

  • Réception : très citée pour son intelligence “pédagogique” et sa lecture du design.

16) 2007 — Olafur Eliasson — BMW H2R

  • Œuvre : projet plus “installation/expérience” que peinture ; déplacement du médium vers l’environnement.

  • Contexte : BMW assume un discours sur énergie/innovation ; l’Art Car devient vecteur de réflexion.

  • Lecture esthétique : la voiture comme noyau d’installation : l’art encadre la technologie.

  • Réception : parfois discutée car moins “carrosserie peinte”, mais essentielle dans l’évolution du programme.

2016 — John Baldessari — BMW M6 GTLM

  • Œuvre : langage conceptuel, composition graphique, humour “baldessarien”.

  • Contexte : retour fort de la logique “art d’idées” (système, signe, énoncé).

  • Lecture esthétique : la voiture comme phrase visuelle : lire la structure plus que la couleur.

  • Réception : très appréciée du monde de l’art pour sa cohérence conceptuelle.

2017 — Cao Fei — BMW M6 GT3

  • Œuvre : dimension multimédia/digitale (une partie de l’œuvre relève d’effets lumineux/numériques associés).

  • Contexte : l’Art Car s’aligne sur l’art contemporain post-internet : réel + virtuel.

  • Lecture esthétique : la voiture comme plateforme augmentée (pas seulement surface peinte).

  • Réception : importante pour comprendre l’Art Car à l’ère numérique — œuvre “hybride”.

Les BMW Art Cars démontrent que l’automobile peut être un support tridimensionnel, une œuvre mobile et temporelle, un médium compatible avec peinture, texte, installation et numérique et un objet artistique soumis à l’usure et au réel.

Le programme BMW Art Cars constitue un cas unique dans l’histoire de l’automobile et de l’art contemporain.
Il ne s’agit pas d’un simple dialogue entre art et industrie, mais de la création d’un nouveau support artistique, propre à la modernité industrielle.

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